Shanhui Zhang, chercheure au Center for China & Globalization : la Chine et les États‑Unis privilégient une coexistence organisée plutôt que subie

Taïwan, questions liées à la guerre commerciale et à l’intelligence artificielle, et bien d’autres encore : entre la Chine et les États-Unis, les points de friction et les contradictions ne manquent pas. Avec la visite la plus récente du président Xi Jinping, qui succède à celle de son homologue américain Donald Trump à Pékin, la rivalité entre ces deux grandes puissances paraît évoluer vers une articulation plus structurée. Shanhui Zhang, chercheuse au Center for China & Globalization et diplômée en gestion et commerce international de l’Université de la Sorbonne en France, propose, dans cet entretien, une lecture des rapports entre ces grandes puissances à travers le prisme de la compétition qui les anime. Comment faut-il interpréter la visite de Xi Jinping aux États‑Unis ? Véritable tournant dans les relations sino‑américaines ou simple trêve dans une rivalité stratégique ? Ni une rupture ni une simple pause : c’est précisément ce qui confère à cette visite sa valeur. Le vocabulaire retenu par les deux capitales est révélateur : une relation fondée sur une stabilité stratégique et constructive, s’appuyant sur le respect, l’équité et la réciprocité. Ce n’est ni la lune de miel de 1979 ni la guerre froide idéalisée par certains cercles à Washington. Il s’agit d’une troisième voie que la Chine défend depuis longtemps : deux grandes puissances qui se reconnaissent comme telles et qui choisissent d’organiser leur coexistence plutôt que de la subir. Commençons par la méthode. En mai, lors de la visite de Trump à Pékin, les deux dirigeants avaient tracé un cadre : favoriser la coopération, cadrer la concurrence, maîtriser les points de divergence et préserver la paix. Quatre mois plus tard, à Washington, les contenus se sont précisés et la Chine en a donné une interprétation claire: le respect porte sur la souveraineté, l’intégrité territoriale, le système social et la voie de développement que chacun a choisie. L’équité, c’est refuser le scénario à somme nulle et l’avantage unilatéral. La réciprocité correspond à une égalité souveraine entre deux États, sans rapport de domination ni intimidation, avec un traitement symétrique des préoccupations mutuelles. Du côté américain, le récit de la Maison-Blanche parle d’un lien équitable et réciproque, un vocabulaire qui n’était pas employé par le président américain il y a seulement deux ans, lorsqu’on parlait surtout de compétition et d’equilibrage des forces. Le véritable changement ne se lit pas dans les accords signés, mais dans le choix des termes par lesquels les deux parties se parlent. Observons aussi les signes. Trump est allé accueillir Xi Jinping personnellement sur le tarmac de la base aérienne d’Andrews, une première depuis 1962. Deux visites d’État croisées en six mois, qualifiées d’historiques par Pékin, suivies d’un engagement réciproque de soutenir les sommets de l’APEC à Shenzhen et du G20 à Miami au cours du dernier trimestre. Et au-delà des communiqués, les échanges entre les peuples prennent forme : 100 000 jeunes Américains invités en Chine sur cinq ans, et l’envoi de deux pandas à Atlanta. Wang Yi, le chef de la diplomatie chinoise, résume la position par une formule ancienne mais durable : « ce ne sont que les liens du cœur qui durent ». La Chine ne demande pas d’amour inconditionnel, mais un traitement égal et mutuel, et le message commence à porter. Les accords commerciaux annoncés peuvent-ils réellement contribuer à réduire les tensions économiques entre Washington et Pékin ? Oui, à condition de les lire comme ce qu’ils sont : un mécanisme d’apaisement partiel. Chaque pays a désigné 30 milliards de dollars de biens destinés à bénéficier d’un traitement tarifaire plus favorable. La Chine abaisse ses droits sur certaines denrées agricoles, sur des produits de soins, des dispositifs médicaux et du charbon américain. Les États‑Unis réduisent leurs droits sur des biens tels que les jouets, les appareils électroménagers, les articles pour bébés et certains cadeaux venus de Chine. Un groupe de travail agricole est instauré sous l’égide du Conseil du commerce, avec une première rencontre prévue avant la fin de l’année. Ce qui compte n’est pas l’ampleur des chiffres — modeste face à des échanges annuels estimés autour de 575 milliards — mais bien la méthode et la volonté d’ouvrir une discussion régulière et de rechercher des résultats progressifs. Depuis Kuala Lumpur, la relation s’appuie sur des consultations régulières et des résultats cumulatifs, exactement ce que la Chine réclamait lorsqu’elle rejetait les ultimatums de 2025. Les tarifs unilatéraux n’ont entraîné ni délocalisations massives ni effondrement du secteur chinois. Les États‑Unis reviennent donc à la table, avec une rhétorique axée sur la réduction mutuelle des obstacles. Observez la liste des biens visés par Washington : des produits courants dont les prix avaient grimpé avec la guerre commerciale. Washington indique sans le dire explicitement que le consommateur américain supportait la charge. La Chine, quant à elle, bénéficie d’une meilleure prévisibilité. On dira que cette trêve est pour l’instant limitée à une période de deux mois, renouvelable, assortie de deux sommets prévus où les deux présidents souhaitent se rencontrer. Il s’agit d’une suite de rendez-vous, et non d’une échéance brutale. La tension demeure, mais elle devient gérable. La question de Taïwan demeure-t-elle l’un des principaux points de friction ? Cette visite de Xi Jinping peut-elle favoriser une gestion du risque de confrontation ? Taïwan demeure une ligne rouge pour la Chine et la visite l’a rappelé sans ambiguïté. Xi Jinping a été clair: la position sur l’unité nationale et l’intégrité territoriale ne tolère aucune interprétation divergente. Il a exhorté les États‑Unis à continuer d’opposer leur position à l’indépendance de Taïwan et à traiter ce sujet avec prudence, car c’est sur ce socle que s’assise une collaboration stratégique plus large. Par ailleurs, la Chine propose un cadre destiné à éviter que les désaccords ne dégénèrent en incident : un mémorandum sur la communication et la prévention des crises, ainsi qu’un dialogue militaire régulier. Il faut comprendre d’où vient la menace: elle est double. D’une part l’action des mouvements séparatistes eux‑mêmes, d’autre part l’ingérence extérieure. Et ces dynamiques se nourrissent mutuellement. Chaque livraison d’armes, chaque déplacement d’un dirigeant taïwanais vers les États‑Unis ou chaque texte législatif au Congrès envoie un signal aux séparatistes et élève la température. La gestion du risque commence par ne pas encourager ceux qui cherchent à modifier le statu quo. Face à la montée de la rivalité technologique, notamment dans l’intelligence artificielle (IA), les États‑Unis et la Chine peuvent-ils à la fois coopérer et rester des concurrents stratégiques ? Non seulement c’est envisageable, mais c’est la seule démarche rationnelle. Le développement sûr et responsable de l’intelligence artificielle conditionne l’avenir de l’humanité et ne peut se faire sans la participation des deux pays. Les deux dirigeants ont acté l’ouverture d’un dialogue bilatéral sur l’IA dès le mois de novembre afin d’échanger sur les risques et les bénéfices et de prévenir collectivement les usages malveillants. À la table du dîner d’État, on remarquera la présence de grands acteurs de l’industrie et de l’innovation. Tous savent qu’une IA sans la Chine reviendrait à une part manquante pour l’écosystème global des ingénieurs, des données et des chaînes d’approvisionnement. Xi Jinping a établi le cadre: les deux peuples, forts de leurs capacités, ont la responsabilité de maintenir l’IA sous supervision humaine et au service des populations, et d’exprimer leurs atouts respectifs plutôt que de s’enfermer dans une guerre commerciale. En matière de rivalité technologique, il faut rester lucide: les contrôles sur les puces subsistent et la compétition autour des modèles d’IA se poursuit. Cependant, la concurrence n’a jamais réellement empêché une coopération axée sur les risques. Les États‑Unis et l’Union soviétique ont négocié des traités nucléaires au cœur de la guerre froide. La question majeure n’est pas simplement jusqu’où les deux puissances peuvent coopérer, mais plutôt si l’IA deviendra un bien public mondial ou restera le privilège de deux nations. Sur ce point, la position chinoise est claire: l’IA doit profiter à tous et ne pas laisser le Sud global subir une fracture numérique renouvelée.

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